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Publié le 13 février 2012

Lorsqu’il est question d’expliquer l’explosion de l’endettement des ménages, nombreux sont ceux qui concluront à un problème de surconsommation et de manque de connaissances en matière financière. Ce consensus explique la quantité d’organismes, d’entreprises et d’institutions ayant mis sur pied des programmes pour améliorer la « littératie financière » des Canadiens. Si les familles canadiennes maîtrisaient davantage les rudiments de la planification budgétaire et de la gestion financière, le niveau d’endettement serait beaucoup moins élevé au pays, prétend-on.

S’il est indéniable que seul le crédit rend possible le fait de dépenser « au-dessus de ses moyens » ou au-delà du revenu disponible, cette analyse omet une dimension cruciale du problème : comment ont évolué les revenus et les dépenses des ménages pendant que croissait l’endettement ?

Nous allons regarder l’évolution de la situation entre 1997 et 2009 (disponibilité des données oblige).

L’endettement : On sait que le ratio de la dette par rapport au revenu disponible a maintenant atteint le niveau record de 153%, une croissance de 35,8% durant la période qui nous intéresse. Même constat lorsqu’on compare les avoirs aux dettes : selon Statistique Canada (Tableau CANSIM 378-0051) bien que les actifs des ménages aient connu une hausse de 99,3%, leur passif s’est accru de 140,0%. Ainsi, le crédit à la consommation a fait un bond de 211,0% et la valeur des hypothèques, de 128,2%.

Le revenu : Au Canada, le revenu moyen après impôts a cru de 27% entre 1997 et 2009. Les Québécois, eux, ont vu leur revenu disponible augmenter de 24% – mais de seulement 1,81% depuis 1976 ! Or pour le cinquième des ménages le plus riche, l’augmentation des revenus a été de 31,6% (27,3% au Québec) alors qu’elle n’a été que de 21,9% (23,9% au Québec) pour le cinquième le plus pauvre. C’est sans compter que durant cette période, le nombre d’heures travaillées par les familles des quintiles inférieurs de revenu a augmenté beaucoup plus significativement que ce n’est le cas pour les familles à hauts revenus, tel que l’a démontré une étude de l’IRIS portant sur l’évolution de l’inégalité au Québec.

Les dépenses : Pendant ce temps, les dépenses des ménages canadiens augmentaient de 45% en moyenne entre 1997 et 2009, et de 41% au Québec.

L’inflation : Toutefois, entre 1997 et 2009 au Canada, toujours selon Statistique Canada, le prix des aliments a augmenté de 34% (36% au Québec), celui des dépenses liées au logement de 34% (31% au Québec), le coût du transport de 30% (26% au Québec) – tandis que le prix des vêtements a reculé de 8% (12% au Québec).

Or ces quatre postes de dépenses (alimentation, logement, transport, vêtements) représentaient près de la moitié (47,7%) des dépenses des ménages au Canada en 2009. Pour le 20% le plus pauvre des Canadiens, c’est près des deux tiers (64,3%) de leur budget qui est consacré à ces dépenses essentielles. Notons d’ailleurs que cette proportion est restée stable depuis 1997 au moins.

En clair, et comme nous le montrions plus longuement dans une note socio-économique parue en mars dernier, les ménages s’endettent davantage parce que leurs revenus augmentent à un rythme plus lent, et ce essentiellement pour couvrir des besoins de base. Et plus on descend dans l’échelle des revenus, plus cette tendance est exacerbée.

Analysons maintenant le problème sous un autre angle : nombreux sont ceux qui jugent que les consommateurs doivent diminuer leurs dépenses afin de réduire leur dépendance au crédit et être en mesure d’épargner davantage. Vu le peu de marge de manœuvre dont disposent les ménages pauvres et de la classe moyenne, on se rend compte que, d’un point de vue individuel, l’effort à fournir est monumental. Or du point de vue de l’économie entière, et bien que votre conseiller financier ne vous présentera jamais l’enjeu de cette façon, c’est une proposition tout simplement révolutionnaire que celle d’encourager les gens à réduire leur niveau de consommation !

Bon an mal an, environ 60% de notre produit intérieur brut provient de la consommation des ménages. Entre 1997 et 2009, la portion du PIB formée par la consommation de biens et de services des particuliers a enregistré une hausse de 48% (nouvelle qui plairait à tout économiste normalement constitué). Que les ménages réduisent le niveau de leurs dépenses, et c’est tout le système économique tel qu’on le connaît depuis près d’un siècle qui s’écroule.

La Banque centrale le sait trop bien, et c’est donc pour ne pas affaiblir le pouvoir d’achat des particuliers qu’elle maintient le taux directeur à 1% (le même niveau depuis septembre 2010), alors qu’avec l’instabilité actuelle de l’économie mondiale, on prévoit que les entreprises et les administrations publiques vont plutôt réduire leurs dépenses dans les mois à venir.

C’est aussi pour cette raison que la semaine dernière, une journaliste évoquait sur les ondes de Radio-Canada l’inquiétude suscitée par la publication d’une étude de la Banque Royale sur la confiance des consommateurs envers l’économie. Le rapport de la RBC révèle que nombreux sont les Canadiens qui prévoient rembourser leurs dettes, dépenser moins ou épargner davantage cette année puisqu’ils se montrent pessimistes quant à la situation économique actuelle.

En résumé, l’endettement est une des conditions de croissance de notre économie. Alors de deux choses l’une : ou bien on protège la croissance de l’économie et on regarde l’endettement croître au même rythme avec les conséquences que l’on connaît – à moins de ne prôner une hausse substantielle et généralisée des salaires ! – ; ou bien l’on condamne le recours grandissant au crédit, mais alors on accepte aussi de remettre en question la logique même de la croissance illimitée de l’économie qui en est la cause.

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  1. Paul Racicot dit :

    La Banque du Canada s’est aussi engagée à contenir l’inflation sous les 3%, je crois. Elle ne peut donc y parvenir sans maintenir un faible taux directeur (1%). Ce faible taux a aussi pour effet, en théorie, de faciliter le crédit aux entreprises pour qu’elles investissent dans l’économie. Mais empruntent-elles et investissent-elles? Car les ménages, surendettés, ont-ils encore les moyens d’absorber la production que généreraient les entreprises?

    D’autre part, «prôner une hausse substantielle et généralisée des salaires» permettrait sans doute d’écoper les dettes des ménages, puis de relancer la consommation. Mais elle aurait aussi pour effet secondaire d’augmenter l’inflation, non?

    De plus, «prôner…», c’est bien beau, mais comment s’y prend-on? Qui paierait ces hausses salariales? Le gouvernement par une hausse des taxes et impôts? Mais les contribuables sont surendettés. Les entreprises? Mais elles ne les concéderont que si les employés ont le pouvoir de les réclamer… et les entreprises les moyens de les verser. Or, avec un taux de chômage à plus de 8%, et la compétition internationale étant ce qu’elle est, les entreprises ont beau jeu de dire «Désolé, mais nous n’en avons pas les moyens !»

    Le problème résulte peut-être, justement, de «la compétition internationale», à «l’ouverture des marchés». Les biens et services sont produits «ailleurs» à moindres coûts que «chez nous», MAIS nous sont néanmoins vendus à des prix un peu plus élevés qu’autrefois : «là-bas», dans les pays émergents, les salaires y sont plus élevés qu’autrefois, une classe moyenne s’y constitue à grande vitesse, réduisant d’autant le nombre de pauvres… Tant mieux pour «eux», tant pis pour «nous»?

    Dernier point. Vous brossez un portrait de l’évolution de la moyenne canadienne et québécoise, puis du quintile de la classe pauvre de 1997 à 2009 – qui, elle, a vu son pouvoir d’achat diminuer. Mais qu’en est-il des 4 autres quintiles? Comment le pouvoir d’achat a-t-il évolué dans les 5 quintiles lors de la période étudiée?

  2. Paul Racicot dit :

    Dès mon premier paragraphe, j’ai écrit : «La Banque du Canada s’est aussi engagée à contenir l’inflation sous les 3%, je crois. Elle ne peut donc y parvenir sans maintenir un faible taux directeur (1%).» Ce qui me semble, après-coup, erroné, non? ;-)

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