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Faut-il choisir entre la finance et la Corée du Nord?

Depuis quelques jours nombre d’interventions se portent à la défense de la finance ou du capitalisme, rappelant qu’ils sont synonymes de liberté et de démocratie. Que ce soit Michel Kelly-Gagnon dans les pages de La Presse, Nathalie Elgrably dans celles du Journal de Montréal ou Marcel Boyer sur les ondes de Radio-Canada le message est le même : en dehors de quelques erreurs et de quelques pommes pourries, le système capitaliste fonctionne bien en général et vouloir y apporter des changements mènerait inéluctablement au totalitarisme nord-coréen. Ces affirmations sont fondées sur trois arguments fallacieux.

1. La finance c’est nous

Selon Michel Kelly-Gagnon, la finance serait ce lieu auquel tout le monde aurait accès et qui permettrait à ceux qui veulent emprunter et à ceux qui veulent épargner de se rencontrer. En somme, nous participerions tous activement à la finance et la critiquer serait comme mordre la main qui nous nourrit.

Pourtant, il n’est pas si évident que nous y participons tous à la finance et encore moins au même niveau. Quand on observe qui participe effectivement à l’économie financière, on s’aperçoit bien vite que la finance n’est pas l’affaire de tout le monde. En effet, comme le montre le graphique ci-dessous, le 10% le plus riche de la population canadienne détient 80% des actions, 49% de RÉER, 42% des régimes de pensions et 68% des fonds communs de placement. À l’inverse, le 50% le plus pauvre de la population se partage 1% des actions, 6% des REER, 5% des fonds de pension et 3% des fonds commun de placement. On comprendra aisément que si l’on se penchait sur la population mondiale, les disparités sont encore plus grandes.

Bref, la finance profite d’abord à ceux qui ont les moyens et le temps d’y participer.

2. Le marché c’est la démocratie directe

Marcel Boyer affirmait tout bonnement à l’émission de Michel Lacombe que les marchés n’étaient rien d’autre que la démocratie directe. Tout le monde aurait de l’argent et chacun faisant ses choix individuels selon ses goûts et intérêts, l’économie s’organiserait « démocratiquement » selon les volontés individuelles agrégées.

Voilà une bien étonnante définition de la démocratie. En premier lieu, elle contrevient à une règle fondamentale de la démocratie, celle de l’égalité. Dès l’Antiquité la démocratie est liée au principe que nul ne peut avoir plus de pouvoir décisionnel qu’un autre. Cette règle s’est souvent traduite par « une personne, un vote ». Or, sur les marché la règle est plutôt « un dollar, un vote » ce qui nous mène tout droit au constat de Georges Orwell, selon lequel certains sont plus égaux que d’autres.

Autre aspect fondamental de la démocratie qui est absente de l’économie de marché : le dialogue. Il est inutile de parler dans un supermarché – pas étonnant d’ailleurs qu’on y remplace progressivement les caissier-es par des machines – on prend un produit et on l’achète. La démocratie exige d’échanger, de s’entendre et d’être ouvert à changer d’opinion. Au lieu d’un monde où les préférences sont définies d’avance, la démocratie postule qu’on peut être convaincu et changer d’idée.

3. Il n’y a pas d’alternatives

Reformulant pour une énième fois le mantra de Margaret Thatcher, Nathalie Elgrably lançait récemment que tout système plus « collectiviste » que le capitalisme mènerait inévitablement aux goulags. Il n’y aurait donc rien à faire d’autre que de s’adapter au système économique en place, quitte à l’améliorer ici et là devant des situations problématiques.

Pourtant l’histoire humaine est peuplée depuis ses débuts d’expériences qui ont alliées démocratie et économie. Si les tentatives de généraliser ces modèles ont été matés dans le sang (de Paris en 1871 à la Hongrie de 1956 en passant par l’Espagne de 1936) nombre d’expérience plus modestes au niveau municipal – les budgets participatifs – ou au sein d’organisations – les coopératives – montrent que démocratie et économie peuvent aller de pair. D’ailleurs, nombre d’auteurs, malheureusement méconnus ici, développent à notre époque des propositions théoriques pour alimenter ce mouvement.

Contrairement à ce qu’affirment ceux et celles que les œillères idéologiques empêchent de voir le plein potentiel de l’humanité, les indignés de Wall Street et d’ailleurs ont bien raison d’espérer de notre vie commune qu’elle offre autre chose que l’égoïsme bien calculé et la guerre économique de tous contre tous.

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  1. Mathieu dit :

    « D’ailleurs, nombre d’auteurs, malheureusement méconnus ici, développent à notre époque des propositions théoriques pour alimenter ce mouvement »

    Intéressant, à qui faites-vous allusion? Quels genres d’idées ou de projets sont porteurs d’espoirs selon vous? Le sujet m’intéresse, si vous avez le temps d’élaborer ou de me lancer sur quelques pistes.

  2. Sébastien Robert dit :

    Sur le deuxième point, il est particulièrement intéressant d’analyser le processus de négociation dans la consommation de bien et de services.

    Contrairement à d’autres cultures, la négociation est très peu ancrée dans la culture de consommation au Québec. Le consommateur ne peut négocier que dans l’achat de certains produits coûteux (auto, maison), mais ne le fait que rarement selon les données compilées. Pour ce qui est de la consommation courante (vêtement, épicerie), ne pensez même pas négocier avec le préposé à caisse!

    La négociation est pourtant à la base de la démocratie parce qu’elle permet aux deux parties d’avoir droit de parole durant l’échange. La consommation ici ressemble beaucoup à une discussion à sens unique ou le vendeur parle et le consommateur écoute.

    Pour ce qui est des alternatives, il existe des pays qui, tout en ayant une économie de marché, sont beaucoup plus égalitaire qu’ici, comme les pays scandinaves.

  3. Francois dit :

    « ce qui nous mène tout droit au constat de Georges Orwell, selon lequel certains sont plus égaux que d’autres. »
    Petite oublie… ce que Georges Orwell dénonçais dans ce livre (ou il a du ce censuré), c’était pas le capitalisme, mais le communisme.

    Belle éssai Squealer ;)

    • Simon Tremblay-Pepin dit :

      @François:
      Je crois que nous ne faisons pas la même lecture d’Orwell.

      Je dirai simplement deux choses:
      1. La critique adressée au communisme totalitaire dans la Ferme des animaux est la critique des dirigeants communistes qui se transforment précisément en exploiteurs comme les capitalistes (d’où le fait que les cochons se transforment progressivement en humains). La critique du capitalisme pénètre (et en quelque sorte précède) donc ici la critique du communisme totalitaire.

      2. Je vous convie à la lecture du beau texte « Why I write » (http://orwell.ru/library/essays/wiw/english/e_wiw) qui exprime bien le positionnement d’Orwell comme socialiste-libertaire (mon expression, il parle plutôt de socialisme démocratique).

      Donc, Orwell critique le communisme totalitaire, mais sur sa gauche et en l’associant au capitalisme. La citation me semble donc fort à propos.

  4. Mario Jodoin dit :

    Bon billet! Le manichéisme des gens comme Mme Elgrably montre leur connaissance limitée des très nombreuses théories économiques.

    @ Mathieu

    «Quels genres d’idées ou de projets sont porteurs d’espoirs selon vous?»

    J’ai aussi hâte que M. Tremblay-Pepin vous réponde. Spontanément, je pense à l’institutionnalisme, élaboré par Veblen et Commons et remis à jour depuis quelques années par de nouveaux auteurs, que je connais moins, quoique je pourrais nommer Sylvie Morel au Québec. Je pense aussi à l’Écopar (économie participative), mieux connue sous son acronyme anglais Parecon (plus facile à utiliser, si vous cherchez des sources sur Internet).

    Il y a aussi les courants humanistes qui sont eux-mêmes variées, passant des écrits d’Amartya Sen à ceux de Jacques Généreux, qu’il associe récemment à une société de progrès humain. Il y a aussi la décroissance conviviale, l’altercroissance et j’en passe.

    Bref, l’important est de réaliser que l’alternative binaire de Mme Elgraby, capitalisme et communisme, est simpliste et dénote une méconnaissance du foisonnement de la recherche et de la réflexion sur la question.

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