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Les médias et la hausse des frais de scolarité de 2005 à 2010 – 1ère partie

Depuis deux ans, je soutiens l’hypothèse que de 2005 à 2010 une campagne de relations publiques intensive avait pour objectif une hausse des droits de scolarité au Québec. À mon avis, cette campagne a été déterminante au moment où la proposition de hausse des droits a été formellement proposée lors du premier budget Bachand. Jusqu’à maintenant, cette impression était liée à une lecture très personnelle des médias. Ce samedi, alors que je devais participer à un colloque au département de sociologie à l’UQAM, il m’est venu l’idée saugrenue de vérifier empiriquement cette hypothèse. J’y ai donc passé quelques jours…

Métho

Pour tenter de vérifier la chose, j’ai parcouru un peu plus de 1400 textes de La Presse, Le Devoir et Le Journal de Montréal datés entre le 1er mai 2005 (fin de la grève de 2005) et le 17 mars 2010 (veille du dépôt du premier budget Bachand). Je me suis limité aux principaux quotidiens pour deux raisons : il est plus facile de faire du repérage de mots dans les médias écrits et je crois (il faudrait vérifier) que les positions défendues là sont à peu près les mêmes que celles défendues dans les médias.

De ces 1400 textes j’en ai isolé 771 qui portaient réellement sur la hausse des droits (les autres textes abordaient une foule d’autres sujets ou ne mentionnaient les mots frais/droits de scolarité qu’au passage). J’ai ensuite codifié l’ensemble de ces textes. Une première catégorie servait à désigner les articles (écrit par un-e journaliste professionnel-le dans le but de rapporter des événements ou les paroles de quelqu’un-e), éditoriaux ou chroniques (écrit par quelqu’un-e payé par le quotidien pour partager son opinion ou son analyse) ou encore les lettres ouvertes (écrite par quelqu’un-e que le quotidien ne salarie pas, mais choisie par un-e employé-e du quotidien).

Le deuxième élément codifié concernait la nature du texte : était-il en faveur de la hausse, contre la hausse, ou encore neutre/nuancé. Dans le cas des articles, le code attribué ne dépend pas de l’opinion présumée du journaliste, mais bien en fonction des camps à qui l’on donne la parole (si les deux s’expriment, l’article est considéré « neutre »). Les éditoriaux, chroniques ou lettres ouvertes classés comme « nuancés » étaient en vaste majorité en faveur de la hausse, mais ajoutaient un bémol à cette posture. Seule exception : pour moins d’une dizaine de cas, j’ai traité comme « nuancés » des textes argumentatifs dont je n’arrivais pas à saisir la position.

Évidemment, cette méthodologie est à l’image du peu de temps dont j’ai bénéficié pour réaliser cette analyse. Le positionnement des articles ou de leur capacité à convaincre n’a pas été considérée. Le seul phénomène étudié est donc la répétition. En dépit des limites, le résultat de cette analyse est intéressant.

Vue d’ensemble

Alors? Qu’est-ce que l’on obtient suite à cette compilation ? Eh bien si on regarde l’ensemble des textes voici la répartition des pour, des contre et des « neutre ou nuancé ».

Graphique 1 : Ensemble des textes

L’avantage est clairement pour ceux qui sont favorables à la hausse. Pour être bien honnête, cet avantage était moindre que celui que j’anticipais suite à ma seule lecture des journaux au fil des ans.

Mais cette impression redevient réaliste lorsqu’on procède à une division des textes par type.

Graphique 2 : Ensemble des articles

 

En effet, le bilan des articles rédigés par des journalistes professionnels est équitable. Il semble que les journalistes des trois médias à l’étude aient, pendant cette période, donné la parole et couvert des évènements de façon relativement équitable.

Graphiques 3 : Ensemble des lettres ouvertes

Les lettres ouvertes sont nettement favorables à la hausse des frais de scolarité, surtout si l’on se rappelle que les lettres ouvertes jugées « neutres ou nuancées » sont très majoritairement en faveur de la hausse.

L’avantage n’est pas aussi démesuré toutefois que ce que l’on trouve du côté des chroniques et éditoriaux.

Graphique 4 : Ensemble des chroniques et éditoriaux

Le résultat cette fois est limpide. Sur les 143 éditoriaux et chroniques publiés pendant ces cinq années et qui ont abordé la question de la hausse des frais de scolarité, 125 ont clairement pris position en faveur de la hausse, 14 ont mis un bémol à cet appui et quatre textes seulement – moins d’un texte par année! – s’y sont opposés.

Les différences entre quotidiens

Maintenant que nous avons vu les variations pour l’ensemble des textes étudiés, voyons comment les choses se répartissent entre les trois quotidiens.

Graphique 5 : Ensemble des textes par quotidien

Les variations entre les trois quotidiens sont importantes. Le Devoir, qui a publié le plus de textes sur la question (310 au total) est celui qui a la plus grande part de textes neutres et la plus grande part de textes contre. Pour chaque texte favorable publié, 2,1 textes défavorables l’ont été. La Presse offre le portrait inverse : pour chaque texte qui prend position contre la hausse, 2,3 textes en faveur ont été publiés. Le Journal de Montréal (qui a publié la moitié moins de textes sur la question que les deux autres quotidiens) est dans la même situation que La Presse avec deux fois plus de textes en faveur que de textes opposés à la hausse.

Graphique 6 : Ensemble des articles par quotidien

Comme on pouvait s’y attendre les différences sont moins marquées pour les articles strictement informatifs. Le Devoir donne plus d’espace aux opposants à la hausse, mais à première vue, ce n’est probablement pas étranger au fait qu’il a affecté plus de ressources à la couverture du mouvement étudiant que les autres quotidiens. Pour chaque article en faveur de la hausse Le Devoir en publie 1,2 en défaveur. Les deux autres quotidiens sont encore plus proches de la parité.

Graphique 7 : Ensemble des lettres ouvertes par quotidien

Le bel équilibre des articles ne se traduit pas dans les lettres ouvertes. Là encore, La Presse et Le Devoir sont carrément à l’opposé l’un de l’autre. Pour chaque lettre en faveur de la hausse, Le Devoir en publie 1,7 contre tandis que pour chaque lettre contre la hausse qu’elle publie, La Presse publie… 4,2 lettres d’opinion en faveur!

Graphique 8 : Ensemble des chroniques et éditoriaux par quotidien

Sans surprise, l’unanimité que nous avions constatée au graphique 4 se reflète à nouveau dans cette répartition par quotidien. Peu de choses à en dire sinon celle-ci : alors que La Presse a publié moins d’articles et de lettres ouvertes que Le Devoir à propos des frais de scolarité, elle a publié deux fois plus d’éditoriaux et de chroniques en faveur de cette hausse que Le Devoir. On peut dire quelque chose de similaire à propos du Journal de Montréal qui dépasse légèrement Le Devoir en matière de nombre d’éditoriaux ou chroniques alors qu’il est loin derrière du côté des articles et des lettres ouvertes.

Ce premier coup d’œil tend à confirmer mon hypothèse de départ. Mais n’allons pas trop vite, il reste encore tout plein de données à étudier. Dans le prochain billet, nous verrons qui a participé à cette campagne de relations publiques, comment elle s’est inscrite dans le temps et quel effet elle a eu sur l’opinion publique.

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  1. Marie-Eve dit :

    Très intéressant. Merci beaucoup pour l’analyse qui semble déjà être plus poussée que la plupart des articles journalistiques desdits journaux.

  2. Julie Blaquière dit :

    Je serais curieuse de voir qu’elle influence ces articles ont pu avoir sur les commentaires des gens quand il était possible d’en émettre.

  3. Ingried Boussaroque dit :

    Une très belle idée d’étude. Qui mérite d’être poussée sans aucun doute, et qu’on pourrait aussi utiliser sur d’autres sujets. Merci.

  4. Sylvain Bérubé dit :

    Intéressante cette façon de quantifier une perception (a postériori) bien fondé sur le biais médiatique. Bien hâte de voir le deuxième billet sur le sujet. Et si cela est possible (ce dont je ne suis pas certain), il serait intéressant de partager la base de données ayant permis cette analyse, afin de permettre à d’autres de poursuivre ce travail sous d’autres angles.

    • The Ubbergeek dit :

      C’est clair comme de l’eau de roche que certains grands médias sont à fond dans la propagande des idées plus de droite. Le nier est ridicule – lisez le ‘Journul de Mourial/Kubek’, par example.

      Avec Prof Lauzon (pourquoi il fais cà?) pour essayer d’avoir un air de ‘nous laissons la parole à la gauche itou, guys!’.

      Pfft.

    • Martin PM dit :

      Je suis d’accord avec Sylvain. Parce que, franchement, les graphes en pointes de tarte, c’est pas très sérieux.

    • Simon Tremblay-Pepin dit :

      Je n’ai aucun problème à partager la base de données en Excel que j’ai montée à qui veut bien continuer les recherches. Il suffit de m’écrire un courriel et je l’envoie.

  5. Gabriel dit :

    Cette analyse fait étrangement écho au modèle de propagande de Herman & Chomsky. La disproportion des opinions véhiculées par les chroniques et les éditoriaux par rapport aux autres types de texte semble correspondre aux deux premiers filtres liés aux intérêts des propriétaires des quotidiens ainsi qu’aux intérêts des principaux clients qui achètent de l’espace publicitaire. Le lien que vous suggérez entre la proportion d’articles Pour ou Contre la hausse et les ressources allouées par un quotidien à la couverture du mouvement étudiant concerne directement le troisième filtre : les sources d’informations sélectionnées par le quotidien.

    Ceci étant dit, pourquoi les intérêts des quotidiens et les intérêts des clients de l’espace publicitaire serait-il davantage pour la hausse plutôt que contre la hausse? Je vois deux explications.

    - Je suppose qu’un individu dit «riche» qui veut voir la qualité de l’éducation augmenter et qui préconise donc la hausse préfère y contribuer directement de sa poche via une hausse des frais de scolarité plutôt que via une hausse de taxes ou d’impôts – ce qui lui coûterait plus cher en termes absolus.
    - Je suppose également qu’une entreprise qui trouve un intérêt dans la recherche universitaire préconise la hausse de façon à ce que les laboratoires soient davantage financés. Encore une fois, mieux vaut que cela se fasse via les frais de scolarité plutôt que via les taxes ou les impôts ou encore via une réduction des subventions.

    Autrement j’aimerais savoir, avez-vous une banque des données que vous avez déjà générées qui est disponible pour consultation?

    Enfin bref, j’ai bien hâte de lire vos prochaines analyses sur ces données.

    • P. Lagassé dit :

      Pour votre 1er point, si cela était avéré, ces dirigeants seraient très mal informés et auraient de sérieuses difficulté à réfléchir. En effet, il n’y a aucune relation directe entre la qualité de l’enseignement et le tri selon la « capacité de payer ». En fait, un étudiant qui passe trop de temps à travailler (surtout avec des horaires irréguliers) doit négliger ses études.
      Et les pays qui offrent la gratuité sont reconnus comme ayant des étudiants plus « compétents » que les autres.

      Pour le 2e point, les grosses entreprises qui contrôlent les médias ne sont pas ceux qui paient le plus haut taux de taxes et impôts. Le fardeau fiscal porte essentiellement sur les épaules de la classe moyenne et des PME, les gros comme Power Corp et Québécor bénéficiant de très nombreux échappatoires fiscales (ex: l’IEDM de Power Corp émet des reçus de « charité » à ses bailleurs de fonds (Power Corp), le manoir Sagard est exempté d’impôt et de taxe foncière (il a une sorte d’extra-territorialité), etc.).
      D’ailleurs, vous remarquerez qu’ils poussent aussi pour une augmentation du financement public en étalant (sans preuves) « l’évidence » du « sous-financement » des universités et en exigeant une plus grande participation de l’état. Ce qui contredit votre hypothèse #2.

      Pourquoi insistent-ils plus sur la hausse des frais de scolarité ? Simplement parce que c’est là que se fait la résistance. Ainsi, le plan Bachand prévoyait plus de 1,3 milliards supplémentaires pour les universités et la hausse des frais ne couvrait que le quart de ce montant, le reste (plus de 800 millions) provenant des coffres de l’État. Qui s’est objecté ? (Curieusement: les commentateurs exigent la hausse des frais au nom « de la capacité de payer des contribuables », mais ne soulèvent aucune objection à l’apport énorme venant des fonds publics vers les poches des recteurs)

      Je rajouterais plutôt deux possibilités, selon moi plus probables:
      3. Les « riches » qui contrôlent les médias (la famille Desmarais, PKP et, dans une moindre mesure les frères Rémillard) ont tout intérêt à limiter l’accès des « pauvres » (ce qui inclut la classe moyenne) parce qu’ils vont concurrencer leurs propres enfants et parentés.
      L’étude de l’ancien régime est très révélateur sur cette pensée aristocratique (une constante dans l’histoire depuis au moins l’Antiquité): dans les décennies précédents la Révolution française, les nobles se sont ingéniés à mettre tous les obstacles devant la bourgeoisie montante.
      Maintenant, ils ne peuvent pas utiliser la notion de « naissance » comme critère d’exclusion, ils peuvent imposer celle de « capacité de payer ».

      4. Des étudiants qui sortent lourdement endettés seront des employés passifs, étant pris à la gorge par leurs dettes pendant 20 ou 30 ans. Et des citoyens peureux des changements.

  6. Mathieu Lachance dit :

    En 2003, alors que j’étais membre de l’exécutif de la CADEUL, j’ai fais une analyse similaire portant sur le traitement médiatique de la question des frais de scolarité pendant la seule campagne électorale. À l’époque, il y avait davantage de neutralité/nuance, mais plusieurs trouvailles s’étaient quand même imposées et je vous invite à vérifier si elles demeurent pertinentes :
    1) la couverture informative de chaque quotidien était clairement biaisée en direction de leur position éditoriale.
    2) les articles informatifs « nuancés » étaient souvent biaisés par la place accordée à chaque position dans le fil du texte : un point de vue dans le 1er paragraphe et aucune mention du point de vue inverse avant le 12e paragraphe, par exemple. Quand on sait que le taux de lecture décroît à mesure que le texte progresse, ce facteur est déterminant.

    Si ça vous intéresse que je vous envoie mon matériel de l’époque, faites moi signe à mon courriel.

  7. The Ubbergeek dit :

    Sans vouloir vous offenser mon(mes) ami(s), vous venez juste de remarquer qu’entre autres, les Médias Québecor sont de vrais Pravda News de Droite, Libertaro-Capitalistes? Des propagandistes du Néolibéralismes et cie, des idées comme celles-ci.

  8. Cochise Brunet-Trait dit :

    Merci de confirmer ce dont je me doutais.

  9. Denis Pellé dit :

    Il faudrait également étudier les origines des différents lectorats Québécois, la presse papier est elle encore réellement représentative de toutes les opinions?
    Et pour les contenus publicitaires, dis moi ce que tu regardes comme pub et je te dirais qui tu es.
    Il est toujours facile de mettre ça sur le dos des autres, mais on a les lois, la démocratie et les médias que l’on mérite.
    Ce matin un des représentants Québécois des sondeurs d’opinion, a affirmé certes à mots couverts, mais que leur méthode de sondage était biaisé voir dépassé à cause du nombre grandissant de 18-34ans ayant un cellulaire, donc difficilement joignable.
    Donc quand on voit le nombre grandissant de média alternatif, blog, twit, fb…cette étude sur les médias papier est elle encore vraiment représentative?
    Par contre la forte tendance de celle ci est quand même indéniablement claire.
    Mais ces mêmes médias papiers sont également à l’origine de la propagande du décrochage scolaire alarmiste chez les garçons, alors que les hommes de 20-24ans au Québec en 2008 était 81% à être diplômé comparativement à 73% dans le reste du Canada. http://tendancessociales.blogspot.ca/2011/01/le-discours-alarmiste-sur-le-decrochage_09.html
    Certes moins bien que les 92% de femmes de 20-24ans, mais pas de quoi remuer ciel et terre.

  10. Ludovic dit :

    Il serait fort intéressant de faire cette étude découpée sur des périodes de temps plus courtes maintenant qu’une tendance générale est établie.

    Je me pose alors 2 questions: Peut-être que l’état du parti pris des médias s’est conforté avec le temps? Certains évènements clés ont-ils altéré une situation plus pondérée au départ?

  11. Silas Q. Vega dit :

    Les résultats qui en ressortent sont que l’ensemble des textes, des articles, des lettres ouvertes, des chroniques et éditoriaux ont majoritairement pris position en faveur de la hausse des frais de scolarité.

  12. [...] la grève étudiante du printemps dernier et les années la précédant, cette même opinion publique n’aura jamais été exposée à un véritable débat de fond [...]

  13. [...] Les Medias Et la Hausse des Frais de Scolarite de 2005 a 2010 - IRIS (In French but can be easily translated via google translation) [...]

  14. Michael Laughrea dit :

    Je vois dans le billet que plusieurs personnes partageaient la même opinion sur les frais de scolarité. Je ne vois pas en quoi cela devient une « campagne de relations publiques intensive ». « Campagne de relations publiques intensive » il y a bien eu, cependant, du côté des associations étudiantes. Elles ont même poussé la tromperie ou le manque d’intelligence jusqu’à prétendre que leur boycott de cours avait le statut de grève. Elles étaient accompagnées en cela, il faut bien le dire, par la majorité des activistes-journalistes du Devoir, qui nous faisaient revivre une sorte de « 1984″ (George Orwell) où les sens des mots était renversé au nom de « la fin justifie les moyens ».

    • Louis-Nascan Gill dit :

      Je vous conseille d’aller consulter le Robert à ce sujet, l’exemple de grève étudiante y est même donné. Le « 1984″ s’applique parfaitement à VOTRE utilisation du terme boycott pour désigner la grève – utilisation par ailleurs apparue pendant le printemps érable.
      Ne voyez-vous pas comme ce mot en lui-même dénature le sens même de l’éducation, en la présentant comme un « produit » comme un autre?…

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