Devenir membre
 
Appuyer l’IRIS
Devenir membre
Publié le 17 janvier 2012

par Philippe Hurteau, dans la catégorie Revenus

13 commentaires

Dans un court texte qui circule actuellement sur le Web, intitulé « Petit cours sur la fiscalité » et que Claude Picher avait retranscrit ici, un auteur anonyme tente d’expliquer le fonctionnement de la fiscalité afin de prendre la défense du pauvre sort des plus nantis qui, ô enfer, doivent payer plus d’impôt que le reste de la population.

Un détail semble toutefois échapper à notre auteur anonyme : au sein des sociétés capitalistes, ce n’est pas l’impôt qui est cause d’injustice, mais plutôt la distribution des gains et du temps de travail opérée par le « marché ».

On pourrait formuler de nombreuses objections rationnelles à cette courte fable – elle ne rend pas le caractère essentiel à la vie des services publics en les comparant à de la bière, elle ne mentionne jamais d’où provient l’argent, les chiffres donnés ne correspondent pas du tout au fonctionnement du système fiscal, etc. – j’ai cependant trouvé plus amusant d’en écrire une version à partir d’un autre point de vue.

En étant bien conscient des limites de l’exercice, et surtout pour s’amuser, reprenons, pour y voir plus clair, l’exemple du groupe d’amis qui va prendre une bière à la taverne. Au lieu de nous pencher sur la question de la fiscalité, étudions plutôt celle des inégalités. Supposons donc ces dix amis qui, tout fraichement arrivés sur le marché du travail, se rejoignent à la taverne en 1976. Puisqu’il s’agit d’habitués, l’aubergiste leur amène rapidement dix bières, pour une facture globale de 50 $ (soit 5 $ l’unité).

Comme chacun allait commencer à se délecter, celui des dix qui a la chance de faire le plus haut revenu fait une proposition : que le groupe se partage la facture en proportion des gains de marché individuel, mais à la condition que chacun reçoive une quantité de bière correspondant à sa contribution. Tout le monde accepte sans trop réfléchir.

En 1976, les gains personnels des membres du groupe, en dollar constant de 2006, sont les suivants :

1-     3 258 $
2-     20 976 $
3-     33 473 $
4-     42 094 $
5-     49 390 $
6-     56 539 $
7-     65 165 $
8-     75 741 $
9-     91 236 $
10-  136 550 $

Suite à la répartition, les amis 1-2-3 doivent se partager 1 bière, les amis 4-5-6 ont droit à 2,5 bières, les 7-8-9 ont le bonheur de s’en partager 4 tandis que 10e peut en boire 2,5 à lui seul.

30 ans plus tard, les mêmes amis se retrouvent dans la même taverne. Comme c’est leur habitude, ils décident de se partager la bière en fonction de leurs gains de marché, qui sont désormais les suivants (toujours en dollar constant de 2006) :

1-     2 870 $
2-     16 730 $
3-     28 088 $
4-     38 008 $
5-     48 665 $
6-     59 096 $
7-     70 979 $
8-     86 773 $
9-     108 593 $
10-  186 462 $

Le résultat de la répartition en étonne plusieurs. Les 3 amis les moins fortunés doivent désormais se contenter de 0,7 bière, ceux occupant les positions 4-5-6 voient également leur part chuter pour atteindre un maigre 2,2 bières, les 3 suivants récoltent une légère augmentation à atteignant 4,2 bières. Le grand gagnant est sans surprise l’ami numéro 10 qui peut s’accaparer 2,9 bières à lui seul.

En plus d’un ratio bière/individu de plus en plus inégalitaire, le temps dont chacun dispose afin de profiter de la taverne a grandement varié. Ainsi, les 6 amis les moins nantis doivent quitter leur débit de boisson préféré à la fin de la première période d’un match Canadiens-Bruins afin d’aller faire du temps supplémentaire au travail. Les amis 7-8-9 doivent eux aussi quitter à 10 minutes de la fin de ce match enlevant tandis que l’ami 10 assistera seul à une période de prolongation digne des annales du hockey.

Dans ces conditions, les amis 1 à 6 ont pris la ferme décision de ne plus aller boire avec leur ami numéro 10. De plus, tant qu’à travailler plus pour gagner moins, ils se disent qu’il est préférable de rester à la maison et d’y jouer aux cartes au lieu d’aller au travail. Ils sont d’ailleurs curieux de voir de quelle manière leur ami numéro 10 parviendra à continuer à se payer autant de bières s’il ne peut plus exploiter le travail des autres.

Comme on le voit, ce n’est pas l’impôt qui est injuste, c’est plutôt la distribution des gains du marché qu’il vise à rétablir qui l’est. Que l’impôt touche particulièrement ceux qui bénéficient le plus du système économique dans lequel nous vivons pour le répartir aux autres est tout simplement normal.

Mots clés: , ,

« « Texte précédent | Texte suivant » »
  1. Mario Jodoin dit :

    Excellent!

  2. Moi aussi, j’ai écrit une analyse de ce texte cette semaine! La mienne est plus une analyse des valeurs véhiculées par ce texte, tandis que vous est un ingénieux pastiche!

    Merci!

    - Séb
    http://neorhino.blogspot.com/2012/01/impot-richesse-etc.html

  3. Phil dit :

    Cet article rayonne dans sa capacité à révéler les fausses prémisses sur lesquelles se basent les arguments de redistributions.

    1- Dans les sociétés capitalistes occidentales, tous les niveaux de salaires ont augmentés depuis 30 ans. L’inégalité s’accroit, mais cela n’empêche pas l’enrichissement de tous. Et pourtant dans l’exemple, la moitié du groupe s’appauvrit en terme réel. Dit d’une autre manière, le nombre de bière n’est pas statique; il augmente.

    2- Dans l’exemple, les 10 personnes conservent le même ordre. Or, dans le vrai monde, les gens changent continuellement de catégorie statistique. Un étude américaine qui suivait les américains faisant parti du fameux 1% en 1994 à découvert que seulement 10% d’entre eux avaient réussi à y rester jusqu’en 2007.

    3- Encore plus révélatrice est la notion que les amis 1-6 « quittent » leurs amis pour cesser de se faire « exploiter ». Or, dans le vrai monde, les investisseurs qui forment les plus riches fournissent des emplois et salaires aux moins nantis, ce qui permet à ces derniers de s’enrichir à leur tour.

    • Sébastien Robert dit :

      @Phil:

      1- En dollars constant (donc en pouvoir d’achat), les 50% de la population les plus pauvres ont vu leurs revenus diminuer dans les trentes dernières années, votre première prémisse théorique ne passe donc pas le test de la réalité.

      2- La mobilité sociale existe, personne ne le nie. Quelqu’un qui nait dans une famille pauvre a des chances de finir riches et quelqu’un qui nait dans une famille riche a des chance de finir pauvre. Par contre, aux USA, quelqu’un qui nait dans une famille faisant partie du 5% les plus riches aura 2,9% des chances de finir dans le 20% des personnes les plus pauvres alors que quelqu’un qui nait dans le 20% le plus pauvre aura 41,5% des chances de finir dans le 20% le plus pauvre (c’est 62,9% s’il est noir). Le contraire est aussi vrai. Seulement 1,1% de ceux nés dans le 20% les plus pauvres finiront dans le 5% le plus riche alors que ceux nés dans le 5% le plus riche aura 21,7% des chances de finir dans le 5% le plus riche. La mobilité sociale serait aussi plus grande dans les pays qui ont une grande protection sociale comme les pays scandinaves que dans les pays avec une petite protection sociale comme les États-Unis.

      3- Finalement, votre dernier point est aussi loin du « vrai monde » que la position que vous critiquez. La relation d’emploi est une relation de co-dépendance. Les investisseurs fournissent du capital, mais ce capital ne pourrait fructifier sans le travail des autres. Ainsi, le revenu de l’investisseur (son profit) ne sera créé que si quelqu’un (un salarié) travaille à le faire fructifier (en produisant des biens et des services). De son côté, le travailleur obtiendra son revenu (son salaire) par l’investisseur (son employeur). Ceci dit, sur la valeur produite par le travailleur, le travailleur n’en obtiendra, en salaire, qu’une fraction, le reste allant à l’investisseur. Le fait que l’investisseur profite du travail du salarié peu se justifier par la prise de risque de l’investisseur. Le problème est quand l’investisseur s’accapare une part de plus en plus grande de la production du salarié et que les impôts (principalement payés par les salariés) sont utilisés à compenser l’investisseur quand il risque et qu’il perd…

      À ce moment-là, on peut très bien comprendre que le salarié se sente exploité…

      • Philippe Hurteau dit :

        J’ajoute quelques remarques au commentaire de Sébastien:

        1- Le pouvoir d’achat n’a effectivement pas suivi la courbe de la croissance. Comme quoi, en société capitaliste, croissance économique ne rime pas nécessairement avec prospérité.
        2- Je n’ai rien à ajouter à Sébastien.
        3- La relation salariale (patron-employé) est effectivement une relation d’exploitation. Un patron, qui possède un capital de départ, engage un employé. Ce dernier, qui ne possède pas de capital de départ, doit fournir sa force de travail en échange d’un salaire. Ce salaire correspond au produit provenant du travail de l’employé, moins l’investissement en capital fixe (machinerie, équipement, outil, etc) et le taux de profit du patron. La valorisation de l’investissement initial s’opère donc par l’entremise d’un processus d’extraction d’une survaleur, ce que Marx à nommé la plus-value, provenant du travail de l’employé.

        Que l’on considère ce rapport de l’employé à son produit et du patron à son capital comme légitime ou illégitime, il s’agit bel et bien d’un rapport d’exploitation.

  4. Stephane Levasseur dit :

    L’histoire originale des buveurs de bière est incomplète. Voici les détails qui manquent:

    http://levasseurstephane.blogspot.com/2012/01/10-personnes-prennent-une-biere.html

  5. Vincent dit :

    Les inégalités sociales dans une société comme la nôtre, il va toujours y en avoir. Une petite partie de la population, pour des raisons de santé physique ou mentale, ou autre, n’aura jamais la chance d’être riche. Ceci dit, nous devons trouver un moyen d’offrir de l’éducation et de l’emploi aux autres pour qu’ultimement, ils puissent travailler fort, devenir riche et ainsi contribuer, en payant des impôts, à offrir de meilleurs services aux vrais pauvres.

    Car il y a au Québec de vrais Pauvres, ceux qui ont besoin d’aide pour de vrai, et des faux pauvres. Si les faux pauvres travaillaient plus fort, allaient à l’école et se bottaient le derrière, nous cesserions d’offrir de l’aide aux faux pauvres et pourrions en donner 2X plus aux vrais pauvres.

    Il faut arrêter de niveler par le bas…

    • Marie-Josée dit :

      Je trouve un peu particulier que vous parliez de travailler « fort » comme source d’enrichissement. Parce que souvent, trop souvent et la plupart du temps, ce sont celles et ceux qui travaillent réellement fort qui ont les ^plus bas revenus. Dans une entreprise manufacturière, le directeur général a, en général, le plus gros salaire, et pourtant il est celui qui travaille le moins « fort », puisqu’il récolte ses revenus du travail des employés à la production. qui eux, sont ceux qui reçoivent la plus petite rémunération et qui travaillent le plus « fort ». Votre logique ne tient pas la route pour toute personne qui sait réellement ce que signifie « travailler fort » et ne s’applique pas dans une société où la richesse des uns s’accumulent par l’exploitation du travail des autres : le capitalisme.
      Niveler par le bas, c’est ce que font les employeurs d’aujourd’hui, couper dans les salaires, surcharger de travail les employés en bas de l’échelle, s’offrir des bonis sur la productivité des autres, exiger la diminution de leurs responsabilité sociale… ce sont là les causes de l’appauvrissement. Il faut s’assurer que le travail sorte réellement de la pauvreté et que chacun contribue à l’élaboration d’une société plus juste et égalitaire à la mesure de ses moyens. Ce n’est malheureusement pas encore le cas, et des propos comme les vôtres, me démontrent que nous en sommes encore très loin, …

    • Philippe Hurteau dit :

      Vincent,

      Entre 1976 et 2006, les ménages appartenant aux trois déciles les plus pauvres ont vu leur temps de travail augmenter de 11 %, ceux appartenant aux déciles 4-5-6 travaillent en moyenne 16,5 % plus et ceux qui proviennent des déciles 7-8-9 travaillent 5,8 % plus. En fait, il n’y que les ménages appartenant au décile 10 (le plus riche), qui travaillent moins (diminution de 5,7 %).

      Fait étrange, c’est précisément les ménages du décile 10 qui ont vu leur revenus augmenter.

      Dans l’univers économique qui est le nôtre, travailler plus pour gagner plus ne fonctionne tout simplement pas.

      • Le Crible dit :

        Philippe,

        Les taux que vous présentez sont des taux d’augmentation des semaines travaillées annuellement. Or rien ne permet de déduire de ces chiffres de l’étude de Couturier de Schepper que les heures travaillées ont varié dans le même sens que les semaines travaillées (à cause d’une possible baisse du nombre moyen d’heures travaillées par semaine par les ménages).

        Lorsqu’on considère seulement les années où on donne des données concernant le nombre d’heures travaillées, soit pour la période de 1997 à 2006, tous les déciles ont connu des hausses de revenus avec les hausses d’heures travaillées. En terme de pourcentages d’augmentation de revenus sur cette période, les gagnants sont dans l’ordre, les déciles 2, 3, 10, 4, 9, 5, 8, 6 et 7 (le décile 1 n’apparaît pas dans le tableau). Par exemple, les déciles 2 et 3 ont connu des augmentations respectives de 118 et 37% : Des pourcentage supérieur à celui du 10e décile (33,5%)

        • Félix Desrosiers dit :

          Mais n’est t’il pas problématique d’utiliser également tes statistiques?

          Même si la 2 à connue une croissance plus rapide que la 10 en terme de % sur les heures travaillé, ça ne garantie pas que ces revenues sont suffisant ou que les pauvres sont favorisé en ce moment, ni que cette croissance est suffisante.

          10% de 16.700 et 186.000, ça se compare bien en valeur relative mais pas en valeur absolue…

  6. [...] Une version vulgarisée de l’argument, qui aura une certaine résonance chez les lectrices et les lecteurs brosseux : http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/petit-cours-sur-les-inegalites/ [...]

Laissez un commentaire

1710 Beaudry, Bureau 2.0
Montréal (Québec) H2L 3E7

514 789 2409
Conception Coopérative Molotov