Le 2 septembre 1993, le ministre responsable de l’Alberta Liquor Control Board (ALCB) annonçait la privatisation de la vente au détail des produits de l’alcool. Au cours des années qui ont suivi, le gouvernement albertain a liquidé l’ensemble de ses magasins de vente d’alcool et a confié la gestion de son entrepôt à une firme privée.
Vente d’actifs à perte
Suite à l’annonce de la privatisation de l’ALCB, le gouvernement albertain a mis en vente 154 propriétés lui appartenant. Les magasins ont été vendus à un prix largement inférieur à leur coût d’acquisition. Les propriétés de l’ALCB ont été évaluées et vendues à un prix qui s’approche davantage de leur valeur comptable que de leur juste valeur marchande, c’est-à-dire de leur valeur économique réelle.
Dans le cas de la privatisation de l’ALCB, il est clair que le gouvernement a vendu les bâtiments sans tenter de récupérer la valeur de l’achalandage de ses magasins d’alcool. De la façon dont le gouvernement a procédé pour vendre ses actifs, il était donc impossible de récupérer la valeur de l’achalandage des magasins vendus. La perte pour le gouvernement albertain serait d’au moins 26,2 millions de dollars.
Manque à gagner pour le gouvernement albertain
Au moment de la privatisation, l’Alberta Liquor Control Board remettait au gouvernement albertain une somme annuelle d’environ 400 millions de dollars. L’ALCB apportait donc une importante contribution aux finances publiques. Selon le gouvernement albertain de l’époque, la privatisation ne devait avoir aucun impact négatif sur ces revenus (ALCB, 1994). En observant toutefois l’évolution des revenus de l’alcool du gouvernement albertain au cours des dix dernières années, on remarque que ces revenus n’ont pas suivi l’évolution des prix et des ventes d’alcool au cours de la même période.
Nous estimons que le gouvernement albertain a perdu 968,5 millions de dollars en marge bénéficiaire brute de 1998 à 2002 en raison de la privatisation et des baisses successives des taux de majoration. Il n’a économisé en revanche qu’une somme de 519,0 millions de dollars en salaires et autres dépenses d’exploitation pour les mêmes années. Il y a donc un manque à gagner, pour le gouvernement, de 449,5 millions de dollars, soit environ 90 millions de dollars par année depuis les cinq dernières années.
Hausse de prix des produits de l’alcool en Alberta
Le gouvernement albertain avait formulé l’objectif que sa politique de privatisation ne causerait pas d’instabilité au niveau des prix de détail des produits de l’alcool. Or, les données sur les prix de l’alcool obtenues de Statistique Canada nous indiquent que cet objectif a connu un retentissant échec.
Entre les mois de janvier et de février 1994, soit en plein processus de privatisation, les prix des produits alcoolisés ont fortement augmenté en Alberta. Les prix des vins ont augmenté de 13,3% en un mois seulement, les spiritueux de 10,4% et les bières de 8,7%. L’augmentation de l’ensemble des produits alcoolisés en Alberta pour ce mois est de 10,3%. De janvier 1992 à décembre 1997, les prix des boissons alcoolisées en Alberta ont augmenté plus rapidement que la moyenne canadienne.
Entre janvier 1993 et mai 2002, période au début de laquelle le gouvernement a privatisé la vente au détail, les hausses de prix sont éloquentes :
dans la catégorie boissons alcoolisées vendues en magasins, les hausses des IPC ont totalisé 33,80 % en Alberta, 16,04 % au Québec, 17,65 % au Canada (incluant la hausse de l’Alberta) et 15,42 % pour la moyenne du Manitoba, de la Saskatchewan et de la Colombie- Britannique ;
dans la catégorie vins vendus en magasins, les hausses des IPC ont totalisé 31,52 % en Alberta, 18,67 % au Québec, 15,72 % au Canada (incluant la hausse de l’Alberta) et 9,92 % pour la moyenne du Manitoba, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique ;
dans la catégorie bière vendue en magasins, les hausses des IPC ont totalisé 44,80 % en Alberta, 16,52 % au Québec, 23,73 % au Canada (incluant la hausse de l’Alberta) et 24,16 % pour la moyenne du Manitoba, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique ;
dans la catégorie spiritueux vendus en magasins, les hausses des IPC ont totalisé 19,90 % en Alberta, 6,84 % au Québec, 8,01 % au Canada (incluant la hausse de l’Alberta) et 7,69 % pour la moyenne du Manitoba, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique.
Un système privatisé plus coûteux
Les hausses de prix sur le marché albertain ont été observées malgré les baisses de taxes successives consenties par le gouvernement albertain et une baisse marquée des salaires des employé(e)s de magasins d’alcool. Plusieurs facteurs ont contribué à rendre le système privé beaucoup plus coûteux que l’ancien système public et à occasionner une hausse des coûts. Notons, entre autres, la fragmentation du marché en raison du nombre croissant de magasins, l’augmentation des coûts d’entreposage et des frais de livraison plus élevés.
La sélection
Le gouvernement prévoyait une hausse du nombre de produits en succursale dû, en grande partie selon ce qui a été avancé, à l’élimination des exigences de l’ALCB à l’entrée de nouveaux produits sur le marché. Bien qu’un nombre plus important de produits soient désormais disponibles à l’entrepôt de l’ALCB, divers documents et sondages sont venu confirmer une baisse de la sélection disponible dans la majorité des magasins privés de vente au détail des produits de l’alcool. Il est clair que les nouvelles règles de gestion de l’entrepôt ont permis un accroissement important du nombre de produits en entrepôt mais que le consommateur n’en a aucunement profité puisque ces produits ne se retrouvent pas sur les tablettes des succursales.
Les heures d’ouverture
Suite à la privatisation, les heures d’ouverture des détaillants furent standardisées. Ce changement a eu pour effet de faire passer le maximum d’heures d’ouverture de 72 à 112 heures par semaine. Malgré la mise en place de cette nouvelle politique relativement aux heures d’ouverture, la majorité des magasins privés étendent généralement leurs horaires sur une période variant de 80 à 90 heures par semaine. La moyenne du nombre d’heures d’ouverture se situe loin du maximum permis, c’est-à-dire 112 heures par semaine.
Baisse des conditions de travail
Les employé(e)s des magasins d’alcool en Alberta ont subi une baisse importante de leur rémunération hebdomadaire et de leur taux horaire. La rémunération hebdomadaire des salarié(e)s de vente au détail d’alcool a plongé à compter de 1993, passant de 286,49 $ à 203,46 $ deux ans plus tard, soit une baisse de 29 %. Le taux horaire a connu une chute encore plus grande, passant d’un taux moyen de 11,85 $ l’heure en 1993 à un creux de 7,55 $ l’heure en 1995, soit une baisse de 36 %. Il est à noter par ailleurs qu’à ces baisses de salaire s’ajoute, pour plusieurs employé(e)s, une perte d’avantages liés à l’emploi (fonds de pension, assurances collectives, etc.).
Les mêmes statistiques montrent également que la baisse des conditions de travail s’est maintenue sur un horizon de dix ans suite à la privatisation. Après leur chute abrupte de 1993 à 1995, la rémunération hebdomadaire et le taux horaire ont augmenté graduellement au même rythme que la rémunération moyenne canadienne. L’écart dans les conditions des travailleur(euse)s, qui s’est creusé entre l’Alberta et le reste du Canada suite à la privatisation, s’est donc maintenu par la suite. Il ne s’agit donc pas d’un choc passager qui se serait résorbé par la suite, mais bien d’un changement durable des conditions de travail clairement en défaveur des travailleur(euse)s.
Sur un horizon de dix années (1993 à 2002), les employé(e)s du commerce au détail de l’alcool en Alberta ont subi une baisse de 22 % de leur rémunération hebdomadaire moyenne et de 21 % de leur taux horaire moyen, si on tient compte de l’inflation sur les prix au cours de la même période. Cette baisse des conditions de travail s’est produite immédiatement après la fermeture des magasins de l’ALCB et leur réouverture en magasins privés.
Création d’emplois modeste
Notre analyse révèle que les employé(e)s ont dû subir une baisse importante du niveau d’emplois à court terme. Ce n’est qu’au mois de mai 1995 que l’emploi a retrouvé son niveau d’août 1993, soit 21 mois plus tard. Durant ce temps, les ex-employé(e)s de l’ALCB ont subi un taux de chômage élevé.
Le nombre d’employé(e)s équivalent temps plein (ETP) a augmenté de 1 996 entre les années 1993 et 2002. Toutefois, la vente de produits alcoolisés a sensiblement augmenté au cours de cette même période. Selon nos calculs, la privatisation ne serait responsable que de 420,5 nouveaux emplois, soit 21 % des nouveaux emplois créés depuis 1993.
Il s’agit d’une croissance fort modeste de l’emploi par rapport à l’ancien système public. Si on considère que les employé(e)s ont subi une baisse plus importante de leur rémunération (baisse du taux horaire et pertes des avantages liés à l’emploi), on peut donc affirmer que les employé(e)s travaillent maintenant davantage pour une rémunération inférieure. Ils sont donc nettement perdants avec la privatisation.
Conclusion
L’analyse des impacts de la privatisation de l’Alberta Liquor Control Board (ALCB) nous démontre clairement que le gouvernement de Ralph Klein n’a pas atteint les objectifs qu’il s’était fixés lors de l’élaboration de leur politique visant à privatiser la vente au détail des produits de l’alcool dans cette province. L’étude des données et des faits cumulés au cours de la période de près de dix ans qui a suivi cette privatisation nous démontre plutôt un échec presque complet des attentes qu’avait formulées le gouvernement en 1993. Que ce soit au niveau de la sélection disponible en magasin, des prix ou des conditions de travail, les faits démontrent que le secteur privé n’a pas réussi là où le gouvernement albertain réussissait très bien.
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